Picasso, métamorphoses
du 5 janvier au 15 décembre 2009 au musée Granet.
En marge de l'exposition exceptionnelle sur Picasso qui aura lieu de mai à septembre à Aix en Provence, le musée Granet propose, un autre évènement, toujours centré sur le maître. D'après les proches de Picasso, ce dernier aimait surprendre et ne rien prendre pour acquis. Avec cette démarche, il lui a été possible de garder un regard neuf sur le monde et de s'enfoncer toujours plus profondément dans son art. L'exposition "métamorphoses de Picasso" est à la fois un prélude et un épilogue à celle qui commencera en mai.
Ce prélude, aidera le visiteur à se plonger dans l'univers créatif du peintre en suivant un parcours multimédia. Ce parcours sera accessible dans l'espace d'exposition temporaire du musée Granet. L'institution en faisant cette exposition affiche sa volonté de s'écarter un peu de l'artiste qui sera à l'honneur durant toute l'année 2009, pour se focaliser sur les profondeurs du processus de création de l'artiste.
Le parcours commence par une promenade dans un espace remplit de tiges lumineuses qui font voyager le visiteur à travers les œuvres de Picasso. La profusion d'œuvres et les relations Picasso/Cezanne sont exposées d'une nouvelle manière.
La seconde partie de l'exposition est consacrée à l'art de la métamorphose comme le pratiquait Picasso. Le visiteur assistera à sa propre métamorphose en temps réel. Ces différents espaces de l'exposition sont autant d'outils qui permettent de mieux saisir la démarche de Picasso: celles des lignes de forces, celle de la déformation du réel, déformation du sens comme de la forme....
La visite est clôturée par la diffusion d'un extrait de film de Clouzot qui montre l'artiste au travail: sous les yeux du visiteur, le tableau se transforme, prends vie et subit une des "métamorphoses de Picasso".
Le château de Vauvenargues
Catherine Hutin, fille de Jacqueline Picasso, a fait part de sa décision d'ouvrir les portes du château de Vauvenargues au public en 2009. Pablo Picasso y vécu entre 1959 et 1965, et il y repose dans un tombeau situé au pied de l'escalier principal. Picasso s'était installé là, justement pour s'imprégner au plus près du travail de Cézanne, disant volontier "j'habite chez Cézanne".
Les pièces les plus significatives de la vie de Pablo et de Jacqueline Picasso seront accessibles au public par petits groupes de 19 personnes (2 visites par heure, sur réservation) : la salle à manger, la chambre à coucher, la salle de bain où Picasso peignit à même le mur, au dessus de la baignoire, une figure de faune et l’atelier où il réalisa quelques uns de ses chefs d’œuvres.
Quelque 40.000 personnes au total pourront visiter le château par petits groupes durant son éphémère ouverture au public pendant l'exposition.

Picasso et le château
Quand on emprunte au milieu du village la ruelle qui porte le nom d'un résistant assassiné en 1944 et lorsqu'on s'approche de la grille ouest de l'entrée du chateau de Vauvenargues, on achève de comprendre que cet espace ne reçoit jamais de visiteurs. Un panneau profère sèchement que "le musée Picasso est à Paris, merci de ne pas insister". Excepté pour quelques très rares personnes, les habitants de Vauvenargues n'ont jamais appréhendé autrement que de loin l'imposante demeure achetée par Picasso en septembre 1958.
Pablo Picasso fit l'acquisition du chateau de Vauvenargues en échange de soixante millions de francs de l'époque (l'installation du chauffage central impliqua un second versement de trente millions). Une habitation austère quelquefois comparée à l'Escurial - Picasso voulait retrouver une partie de son Espagne perdue - des pièces et des étages où l'artiste fit transporter les caisses de sa collection personnelle, les huiles de Miro, les Modigliani et les objets d'art primitif qui voisinaient avec ses sculptures et ses propres tableaux ainsi qu'avec des toiles de Cézanne et du Douanier Rousseau : sept travaux de Matisse furent rassemblés dans la salle à manger, la Nature morte aux oranges était accrochée près de la cheminée.
Picasso qu'on aperçoit sur une photographie en couleurs de Douglas Duncan posant au pied d'un magnifique arc-en-ciel, se plaignait à bon droit de la violence du mistral mais ne manquait pas d'ajouter avec beaucoup de fierté qu'il "habite chez Monsieur Cézanne". A ce chateau isolé du monde extérieur, fortement connoté et plutôt inconfortable s'ajoutaient depuis le coeur de la vallée jusqu'aux cimes de la face nord de la Montagne, 1100 hectares de terrain ensauvagé.
Jacqueline et Pablo séjournèrent à Vauvenargues entre février 1959 et juin 1961. Deux jours après son décès, le 10 avril 1973, Picasso fut inhumé du côté du couchant sur le tertre de la terrasse du chateau. La municipalité de Mougins n'avait pas donné d'autorisation pour qu'il fût enterré à Notre-Dame-de-Vie, le maire de Vauvenargues Christian de Barbarin-Paquet signa l'indispensable dérogation. Quelques saisons plus tard, Jacqueline scellait sur la tombe le bronze de La femme au vase, une statue dont la version originale avait été imaginée en 1933. En mai 1937, La femme au vase ponctuait à Paris l'entrée du Pavillon Espagnol de l'Exposition Universelle où l'on découvrit Guernica.
Des années durant, le 8 de chaque mois, Jacqueline Picasso se rendit au chateau afin d'y déposer un bouquet de roses. Le 15 octobre 1986, elle commet le geste fatal qui lui permet de rejoindre la tombe de son époux.
Avant de commettre son geste ultime, Jacqueline Picasso avait imaginé pouvoir offrir au monde le chateau de Vauvenargues. Elle avait sollicité l'Etat et les collectivités pour qu'une Fondation Picasso soit créée. Jack Lang, Claude Mollard et toute une escouade de fonctionnaires étaient venus sur place le 4 juillet 1982 afin d'inventorier les possibilités. L'espoir d'une ouverture du chateau au public fut assez vite évacué. En 1985, un référendum réunissait les suffrages franchement négatifs des vauvenarguais qu'on avait démocratiquement consultés. Soupçonnant que les rues étroites de leur village risquaient de se saintpauldevenciser ou bien de devenir un clone de Lourmarin, 85 % des votants refusaient catégoriquement le projet ébauché par les responsables du Ministère de la Culture.
Cet été, la grille va s'entrebâiller, un aspect du chateau est livré aux visiteurs dans des conditions un tantinet rigides. Catherine Hutin, la fille de Jacqueline, le maire de Vauvenargues Philippe Charrin qui précise que le souvenir et le chateau de Picasso doivent s'adapter au village, "et non l'inverse", ainsi que l'Office du Tourisme d'Aix en Provence se sont mis d'accord pour installer un système d'ouverture et de navette qui reliera, entre fin mai et fin septembre, Aix et le chateau. Toutes les demi-heures, et pour un parcours d'1 h 15, des groupes de 19 personnes visiteront la forteresse. Les réservations ont commencé vendredi 17 janvier, des files d'attente se sont immédiatement formées, les tour operateurs raflent une partie de la mise. Il faut se hâter de s'inscrire, cette chance exceptionnelle pourrait ne pas se renouveler. En vertu de cette imparable jauge de 19 personnes par demi-heure, il n'y aura bien évidemment pas de quoi satisfaire les visiteurs de l'exposition Cézanne/ Picasso du Musée Granet (en 2006, 400.000 entrées avaient été dénombrées pour le centenaire de la mort de Cézanne).
On découvrira à 440 mètres d'altitude un chateau reconstruit au XVI° siècle en forme de carré, deux grosses tours rondes, une facade de deux étages, une mezzanine avec cinq fenêtres en oeil de boeuf ainsi qu'un large escalier avec un perron à balustres. Dans cet espace vécurent autrefois des comtes de Provence, des évêques, un médecin du Roi René et puis les ascendants de Luc de Clapiers, le philosophe moraliste parrainé par Marmontel et Voltaire, l'auteur des Maximes qui portait le titre de marquis de Vauvenargues mais ne vécut que pendant 32 ans (6 août 1715- 28 mai 1747). En 1790, la famille des Izoard acquiert ce domaine qui devient en 1942 la propriété d'industriels marseillais qui s'appelaient, ces noms ne peuvent pas être inventés, Giovinno, Cadillac et Sansonetti ; ces derniers cédèrent leur propriété au Ministère de la Marine qui installa momentanément au second étage un grand dortoir et des douches, les séjours d'une colonie de vacances. L'Etat revendit le domaine à M.Grosso qui céda à son tour Vauvenargues à son avant-dernier propriétaire, Armand Touche.
Quand Picasso prit possession du chateau, hormis l'impressionnante carcasse - Daniel-Henri Kahnweiler la trouvait triste et la déconseillait - peu de choses subsistaient de son êtat antérieur : meubles, armes, tableaux, cuirs de Cordoue et tapisseries avaient été progressivement dépouillés par les antiquaires de la région. On admirera une porte d'entrée Louis XIII avec des bossages, des murs épais, des cheminées, des gypseries, des boiseries Régence et des plafonds en bois peint. Reproduit dans l'ouvrage d'Henri Dobler consacré au Cadre de la vie mondaine d'Aix en Provence au XVII° et XVIII° siècles (photographies Detaille / Boissonnas) un document ancien laisse imaginer ce que fut l'intérieur du chateau. Sur le même emplacement, on a connaissance d'une image nocturne du photographe préféré de Jacqueline, David Douglas Duncan qui campe Picasso au milieu de ses tableaux.
De la brève mais comme à l'accoutumée intense activité de Picasso dans l'enceinte de Vauvenargues, très peu de choses subsistent. Avec une fresque rapide - un faune joue de la diaule entre des branches feuillues - Pablo décora le mur de sa salle de bains. On se reportera à l'exposition du Musée Granet conçue par un comité scientifique coordonné par Bruno Ely pour mieux comprendre cette période de création majoritairement consacrée à l'exécution de portraits de Jacqueline, joyeusement baptisée par le maître des lieux "Reine de Vauvenargues". Cette séquence marqua également à compter d'août 1959 le début de la série des vingt-sept Déjeuners sur l'herbe inspirés par Manet. Coordonnée par le conservateur du musée Cantini, Marielle Latour et par Douglas Cooper, une exposition de 56 tableaux de Picasso fut inaugurée à Marseille le 9 mai 1959, Conformément à ses habitudes, Pablo n'était pas présent lors du vernissage de cette exposition qu'il prit soin de visiter vingt-quatre heures auparavant.
Un second établissement culturel de la proche région, le Musée Granet d'Aix-en-Provence - son conservateur Louis Malbos en témoignait volontiers - reçut plusieurs fois la visite de Picasso qui afffectionnait tout particulièrement l'apparition du format monumental ( 327 cm x 260 ) du tableau d'Ingres, Jupiter et Thétis. Neuf dessins exécutés au crayon feutre gardent mémoire de l'étrange fascination et de l'amusement que Picasso éprouvait en face de cette toile de Jean-Auguste Dominique Ingres. Conservé dans le Carnet 24 que détient le Musée de l'Hôtel Salé et reproduit en page 149 du catalogue de l'exposition Ingres / Picasso qui fut programmée en 2004, l'un de ces neuf dessins est daté du 24 avril 1966 : la scandaleuse puissance de Jupiter est amoindrie par la présence grandissante de l'aigle, Picasso aggrave la courbe et la démesure du bras de Thétis.
Dans l'oeuvre de Picasso, avec ses dominantes vert sombre, noir et rouge profond et ses emprunts à Murillo - El Bobo fut réalisé un 14 avril - la période de Vauvenargues signe principalement un retour aux origines espagnoles : pour dire vrai, cette période n'est presque pas cézannienne. Les leçons du cubisme sont depuis longtemps intégrées, le peintre qui aimait répéter qu'il était "le petit-fils de Cézanne" se dirige comme il le fit toujours, dans l'urgence, la vitesse et l'impatience, là où peut rebondir son prodigieux appétit de création. Aujourd'hui conservé par l'Art Institute of Chicago, l'un des chefs d'oeuvre de cette époque, "Femme nue sous un pin" est daté du 20 janvier 1959. Aperçu lors de l'exposition Le dernier Picasso du Centre Pompidou (1988) un autre de ses grands formats de Vauvenargues s'intitule Femme nue assise. Entre Cannes et Mougins, Picasso poursuivit au chateau, avec des coulures de ripolin ou bien des traits de fusain, une étonnante série de Buffets Henri II auprès desquels pose souvent son chien dalmatien Perro. Il exécute les 29 et 30 avril 1959 trois paysages du village et de la face nord de la Sainte Victoire, livre des natures mortes avec mandoline, cruche et flacon (11 avril) ou bien avec dame-jeanne (juin 1959). Programmée du 26 janvier au 24 février 1962 une exposition de la Galerie Louise Leiris rassembla à Paris rue de Monceau l'essentiel de la production réalisée à Vauvenargues. Un petit film de la Télévision de l'époque garde mémoire de cette exposition. Dans la préface du catalogue de la galerie (un petit format carré de 36 pages avec 31 illustrations) Maurice Jardot soulignait à quel point le retour à la palette espagnole signifait qu'à Vauvenargues, "le ton, le timbre et le port de voix sont sans exemple dans l'oeuvre".
Après quoi, ce personnage qui avouait à son épouse qu'il n'avait "pas les moyens de se reposer" déménage de nouveau. Non pas que Jacqueline et Pablo refusaient de vivre l'hiver provençal dans les conditions quelque peu rudimentaires de Vauvenargues. Pour expliquer leur retour du côté des plages et des palmiers de la Côte d'Azur, les biographes émettent comme hypothèse majeure le fait que l'octogénaire Picasso - à cette époque, Pablo disait se rendre à Paris uniquement pour voir son dentiste - avait pris l'habitude d'être soigné par un personnel médical dont il lui fallait se rapprocher puisqu'il résidait majoritairement dans les environs de Cannes.
Pablo Picasso décéda vers 11 h 40, le dimanche 8 avril 1973. Le mardi 10 avril, le convoi funèbre quittait Mougins à six heures du matin. Pendant toute la nuit, une épaisse couche de neige était tombée. Vers dix heures du matin, lorsque les voitures atteignirent Vauvenargues, la vallée et les crêtes de la montagne étaient incroyablement blanches. Un chasse-neige avait tracé la voie. Dans la tumultueuse biographie du Malaguène qui n'avait jamais voulu rédiger son testament, le chateau de Vauvenargues devenait l'ultime demeure. Dans la chronique qu'il livra au Monde, André Chastel écrivit que l'art du vingtième siècle était en train de vivre "une étrange minute de vérité". René Char que la presse interrogeait refusa de répondre et puis déclara : "De toute manière, Picasso n'est pas mort". Lucien Clergue rappela le mot que Jean Cocteau avait écrit à son propos : "Si la mort ose le prendre..."
Avec képis dorés et mousquetons, des gardes mobiles se regroupèrent dans la petite ruelle qui conduit au chateau, les curieux et les photographes n'avaient pas de possibilité d'accés. La cérémonie se déroula dans une stricte intimité. Drapé d'une étoffe violette, rouge et or - les couleurs du drapeau de la République Espagnole - le coffre en bois fut dressé dans la chapelle. Une semaine plus tard - il pleuvait, c'était pendant l'après-midi du lundi 16 avril - Picasso fut inhumé à quelques mètres du perron du chateau. Rapidement creusé, le caveau avait été imaginé pour que deux corps y puissent reposer.
Pour visiter le chateau de Vauvenargues, réservation obligatoire, renseignements au Musée Granet (tel 04.42.52.88.32) ainsi qu'à l'Office du Tourisme (04.42.16.10.91). Navette entre le parking des Trois Bons dieux à la sortie d'Aix, jusqu'à Vauvenargues. Durée de la visite 1 h 15. Mêmes dates, coordonnées téléphoniques identiques pour la billeterie de l'exposition du Musée Granet Picasso-Cézanne. D'autres indications sur le site Picasso / Aix 2009.
Alain PAIRE
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