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Patrimoine

Jean GIONO


 
 
 

Plan

Les mondes de Jean Giono
Giono et Manosque
La tragédie, c’est l’homme
L’homme en symbiose avec la nature : le berger
Bibliographie
Filmographie

 

 

Giono

Il fut comparé à Homère. Puis on l'enferma dans son pays et son folklore.
Mais, de toutes parts, l'écrivain régionaliste faisait craquer les coutures. A travers la lumière et la terre de Provence, il aspirait à l'universel, l'atteignait.
Ecrivain de passion et d'imagination plus que de pensée, Giono est un créateur de mondes.
Il eut, durant la dernière guerre, cette malheureuse phrase : « il vaut mieux être un allemand vivant qu'un français mort ». Mais on fait toujours trop parler les écrivains…

"Je ne connaissais pas la Grèce. J'en avais besoin, donc je l'inventais. Je passais mes dimanches à Delphes."


 
         
 

Sites web

le hussard sur le toit
bibliographie de Giono
entretien avec le réalisateur du hussard

   
                 
 

Les mondes de Jean Giono

a) La vie de Jean Le Bleu

« Tu fermes les yeux, et toute ta tête se remplit de bleu »
Né le 30 mars 1895 à Manosque, d'un père cordonnier et d'une mère blanchisseuse, Giono évoquera ces années d'enfance dans Jean le Bleu (1932). Il doit gagner sa vie très tôt comme employé de banque. Il lit beaucoup (Virgile, Homère, Sophocle, Kipling…). A 19 ans, il part pour la guerre comme fantassin.

Son pacifisme (Refus d'obéissance 1937), son attitude pendant la 2ème guerre, seront le fruit de cette expérience.
Il écrit Naissance de l'Odyssée (1925) puis la trilogie de Pan : Colline (1926), Un de Baumugnes (1929) et Regain (1930), qui le rend immédiatement célèbre. La gauche intellectuelle l'annexe.
Vivant de sa plume, il ne quitte pourtant pas Manosque où il continue à produire des romans.
le grand troupeau (1931), le serpent d'étoiles (1933), le chant du monde (1934), les vraies richesses (1936), batailles dans la montagne (1937), le poids du ciel (1938).

Dès 1935, Giono tente d'appliquer sur le Contadour, son évangile primitif et anarchiste. Mais l'expérience tourna court. A cette époque pacifiste, il écrit :
Refus d'obéissance (1937), Vivre libre (1938). Ce ne sont pas ses meilleurs livres.
En 1939, ses activités antimilitaristes lui valent d'être emprisonné au fort Saint Jean à Marseille.
Une bombe "terroriste" explose devant sa porte en 1943. Giono ne se défend pas contre ces accusations.

A la libération, il retourne en prison pour 6 mois.
Giono ne recommença à publier qu'en 1947. Le ton a changé : moins lyrique, plus âpre.
A l'épopée lyrique succède la chronique romantique (influence de Stendhal) :
Un roi sans divertissement (1947), Noé (1947), Mort d'un personnage (1949), Les âmes fortes (1950), Le Hussard sur le toit (1951), le Moulin de Pologne (1952), Le bonheur fou (1957), Angelo (1958), Deux cavaliers de l'orage (1965), L'iris de Suse (1970 : son dernier roman, sorti peu avant sa mort - le 10 octobre 1970).

Giono a aussi abordé le théâtre avec succès (ex : "la femme du boulanger" en 1969) et le cinéma ("Crésus").
Ses livres ont inspiré de nombreux réalisateurs : Marcel Pagnol pour Angèle, Regain, La femme du boulanger.
François Letterier pour Un roi sans divertissement, et François Villiers pour L'eau vive, le foulard de Smyrne.

Régionalisme et littérature d'entre-deux-guerres :
Giono a trop bien parlé de son terroir. L'utopie de retour à la terre du Contadour, et son échec, a trop bien préfiguré le hippisme.
Autre malentendu : l'ancien combattant de la Grande Guerre ne voulait plus jamais "ça". Il a poussé le pacifisme jusqu'au refus de porter les armes. Et ce fut la prison en 1939, puis en 1945. On le soupçonnait de collaboration.
Enfin, le milieu littéraire lui fait payer le peu d'intérêt qu'il trouvait aux gesticulations parisiennes. Il ne faisait jamais que passer, et vite, il retournait vers les "vraies richesses", en sa Provence.
L'interdiction de publier pendant deux ans nous vaut un stupéfiant rebondissement créatif de Giono : le cycle du Hussard. Il projetait 10 tomes. Les allers et retours du bel Angelo entre le XIXème et le XXème siècle, le choléra de 1832 : allégorie de tous les travers de la société. On l'a comparé à tort au héros de Stendhal.
Passion pour les mensonges et les sortilèges de l'écriture.
Giono s'enfermait dans sa tour de guet de Manosque pour écrire, en de longues matinées de calligraphie.
Longue chevauchée poétique entre Aix et Sisteron, aux prises avec la peine quotidienne des hommes.
"un épi d'or sur un cheval noir" : point de départ du Hussard.
Chaque page de Giono peut se lire comme un poème, les métaphores y battent la campagne.
Le mensonge, c'est la liberté.
Les choses sont faites pour vibrer à côté d'elles-mêmes, comme les oliviers tremblent dans la fournaise de midi.

b) Du sang de la terre au sang des hommes

Opposition des 2 styles de Giono : disposition typographique des pages.
Entre Colline et Deux cavaliers de l'orage (avant-dernier roman) : Pour Colline, une prose aérée, qui va constamment à la ligne comme pour rester ouverte à tous les vents, de l'autre, de grandes pages compactes.
Colline : vision animiste de la nature
"le buisson qui gronde et gesticule"
"sous ses écorces monte un sang pareil à son sang à lui"

Gontran est un élément de cette nature dont il se distingue à peine.
Deux cavaliers : récit d'une vieille femme. En face du spectacle qu'elle a sous les yeux, elle a pris du recul.
C'est un être humain qui juge ses semblables.
Le sang domine les deux  textes, mais le tragique est différent.
Colline : destin inexorable (proche du tragique grec).
Deux cavaliers : le tragique vient des passions des hommes.
Attitude stendhalienne en face des sentiments bourgeois (haine de la ville).
La froideur a remplacé la sensibilité. C'est un univers de murs contre lesquels on se cogne.
Pourtant, ni les moissonneurs des Deux cavaliers, ni le Hussard, ne sont dissociables d'une nature qui les a façonnés, même s'ils ne sont plus mêlés à elle. Le lien existe toujours dans la deuxième manière. Giono l'évoque de façon plus subtile à travers les caractères humains. L'âpreté des paysages dans lesquels ils vivent, fait la violence et le besoin d'absolu des moissonneurs.
Rq : de Colline aux Deux cavaliers, le terroir a changé.
         Colline, Un de Baumugnes et Regain : Manosque et la vallée de la Durance
         Deux cavaliers, un roi sans divertissement : Diois et les Baronnies (sauvage dureté du paysage)
Ce sont les hommes qui intéressent Giono, même dans Colline.
D'un bout à l'autre de l'œuvre, les paysages sont là pour donner cette troisième dimension poétique sans laquelle il n'y a pas de grand roman. L'homme a repris la première place à l'avant du décor.
L'œuvre de Giono est scindée en 2 périodes départagées par la guerre.
On a tendance à minimiser la première : cycle épique et paysan, illusions militantes du Contadour,
Au profit de la seconde : cycle du Hussard.
Mais il y a de l'une à l'autre, plus de complémentarité que d'opposition.
Le cycle de Pan de révéla Giono repose sur une idéalisation de l'homme de la terre dans son contexte naturel. Mais il fait aussi la part belle à la terreur et à l'inquiétude.
Colline : le tarissement d'une source suscite des hantises générales d'instinct criminel.
Regain : le happy end d'un retour à une terre régénérée ne fait pas oublier la désertification des villages.
Giono prêche l'enracinement de l'individu dans son terroir, mais ne manque pas de rappeler que c'est souvent au prix d'une lutte féroce. Sa Provence n'a pas la sérénité de celle de Pagnol. Les sites qu'il décrit sont austères et sauvages, soumis aux extrêmes du climat.
Après la guerre et des mois d'internement, Giono éprouvera le besoin de se libérer de son époque pour reprendre souffle. C'est le renouveau du cycle du Hussard.
Giono ne nie rien, il ajoute à ses écrits une autre dimension.
Le Hussard, Angelo, le bonheur fou sont marqués par l'idéal stendhalien d'une quête fiévreuse du bonheur. C'est une littérature de défi. Le défi que l'homme s'impose à lui-même, à une nature souvent hostile, aux conventions, aux habitudes : besoin d'évasion, de vagabondage.
"L'homme est un voyageur. Il y a d'abord dans son âme le besoin de nomade qui fait de lui un errant et un déraciné, le chasse sur les routes."
Ce goût de liberté fait de ses héros des anarchistes de cœur épris d'ailleurs.
Deux cavaliers de l'orage : une ferveur ardente lie les deux frères.
Un roi sans divertissement : Langlois, gendarme sous Louis-Philippe, se fait justicier hors des règles qu'il doit servir.

c) L’invention du paysage

Le prophète du Contadour enfermé dans son Olympe
Giono sait mieux que personne, inventer un monde et y faire croire.
Après la guerre, l'histoire a bien failli écraser le poète.
En 1943, à 48 ans, Giono se prend pour un vieil écrivain débutant.
Giono a choisi de vivre loin de Paris, contre Paris et ses intellectuels, près de la terre.
Mais ce solitaire, ce sauvage, a aussi décidé de faire partager sa joie, de délivrer son message.
Giono est un écrivain d'une absolue sincérité : il croit que ce qu'il invente est vrai, comme Homère.
Mais Homère n'a pas à se colleter avec la réalité, avec le nazisme et le stalinisme.
Homère ne hait pas le monde dans lequel il vit, Giono si.
C'est pour cela qu'il se dit révolutionnaire et soutient les communistes.
Mais sa révolution n'est pas de ce monde. Il rêve d'une paysannerie universelle.
Plus d'usines, plus d'asphalte, plus de bibliothèques, plus de Paris !
Il rêve d'un monde de pureté, où ne s'affrontent plus que les hommes libres et la nature.
Ses amis s'éloignent, un à un.
Ne restent plus autour de lui que les adulateurs à qui les randonnées du Contadour servent de cheminement intellectuel. Giono prône le pacifisme face à Hitler. Il accepte même l'idée saugrenue d'une rencontre avec Hitler pour qu'il "prenne l'initiative d'un désarmement général universel".
Le Giono de 1943-1944 est un homme cassé. Son génie littéraire n'y peut rien.
Vichy l'adore. Lui a perdu tous ses repères. La propagande allemande fait des films sur lui. Il voit le piège mais ne fait rien pour l'éviter.
Giono a une extraordinaire imagination, mais manque de jugement, voire d'intelligence.
Les cris de cristal des étoiles
Giono ne connaît de la mer que ce qu'on en voit des guichets d'une banque marseillaise. Mais il a embarqué en rêve avec Ulysse (Naissance de l'Odyssée : 1927).
Les "grandes solitudes ondulées" des Basses-Alpes lui semblent une "mer immobile", et la colline de Lure est sa baleine.
Il lit Moby Dick de Melville en 1935, et s'y reconnaît éperdument.
L'obsession de Melville lui fait montrer l'homme aux prises avec l'horreur de ce qui le dépassera toujours, et qu'il doit pourtant défier sous peine de perdre son âme.
La baleine de Melville n'a entraîné dans ses profondeurs. Chacun sa baleine.
Giono ajoute au mythe ses propres convictions et hantises. Il plaide pour un bonheur arcadien contre le modernisme.
Peu lui importe de n'avoir pas navigué, les récits des autres sont là pour soutenir ses songes.
Pour Giono, le réalisme n'existe pas et ne saurait exister. Comme au dessus de Manosque, le ciel des antipodes a des "grésillements de braise" et les étoiles "des cris de cristal".
Selon Giono, "la vérité objective n'existe pas… ce qui importe, c'est d'être enchanté".
Le menteur des grands chemins
Giono raconte des balivernes. Il ment comme un arracheur de dents, mais il paraît sérieux comme un pape.
Les paysages décrits existent, mais il invente les noms des pays.
La Provence de Giono couvre des lieux inexistants. Giono le dit lui-même.
Dans Les grands chemins, Giono annonce qu'il raconte des sornettes.
Dans Noé, il fournit le mode d'emploi de ses boniments. "Rien n'est vrai. Même pas moi ni les miens, ni mes amis. Tout est faux."
De sa ville de Manosque, il a fait une nuit de Shéhérazade.
Pour porter ses personnages à incandescence, Giono a besoin de solitude : il dilate les distances. Il crée un décor à la mesure des cœurs démesurés. L'incomparable peintre de paysages que fut Giono n'a jamais peint que l'intérieur de sa cervelle.
Il est comique de présenter Giono comme un écrivain réaliste et provençal. "J'aime la pluie, j'aime le froid. Je n'aime pas le soleil."
Giono a dressé de sa main la carte de ses domaines : des centaines de lieues carrées, peuplées d'orages et de soleils noirs.
On peut rêver, mais il y a des règles au rêve. Giono les connaît. Les mensonges doivent bouleverser le réel.
Giono consacre énormément de temps à ses cartes d'état major. Il les constelle de hiéroglyphes chinois. Il est excellent géographe. Il devine, à la seule lecture des courbes et des hachures, la direction des vents, la couleur des matins, et si les filles sont blondes ou rousses.
Quand Giono monte dans sa 4CH pour explorer le Piémont, c'est pour l'Himalaya qu'il appareille. Il mélange tout. A Venise, il est persuadé d'être en Ecosse, car les lumières sont pareilles.
Dans de telles immensités, la Provence n'est plus grand chose, à proportion du vrai domaine de Giono. L'Iris de Suse, son dernier roman, qu'il voulait appeler, étrangement, L'invention du Zéro, contient une femme qu'on nomme l'absente. Giono est un "absent".
Homère pensait que les Dieux font des événements pour que les poètes aient des choses à raconter. Giono raconte pour que les Dieux trouvent inspiration.
Le monde de Giono est fait de pitié. Une sorte de compassion générale, grâce à laquelle il n'y a ni bons ni méchants. Tout le monde est à plaindre et tout le monde est drôle.
Giono veut laisser parler la nature : celle des personnages, des cœurs, des paysages.
Giono est un menteur, parce que c'est d'abord un parleur, un conteur. C'est le plaisir de l'écriture et de la divagation imaginaire. Dans Ennemonde, il raconte une histoire de paysans provençaux, mais en fait, il s'agit d'une tragédie antique. C'est l'histoire d'une paysanne de Haute Provence qui vit dans une solitude extrême et devient criminelle par amour. "A partir d'une certaine altitude, le péché n'existe pas. Là-haut, on fait son destin à la main."
Si on reste à l'anecdote, on ne comprend pas que les personnages sont des dieux, qu'Ennemonde est Médée. Il manque une dimension. Cette dimension est le regard de Giono, son regard divin. La foi de Giono sur ses personnages.
Il faut aller au delà du jeu de boules et du pastis. La force de Giono, c'est d'être au delà de la Provence.
L'homme qui plantait des arbres

La plus énorme galéjade que Jean Giono ait commise, et la plus belle leçon de vie qu'il nous ait laissée.
L'histoire exemplaire d'Elzéard Bouffier.
Elzéard Bouffier n'a jamais existé. Pourtant, à Banon, une rue porte son nom.
En 1953, Sélection du Reader's Digest commande un article à Giono, sur le thème : "l'être le plus extraordinaire que j'aie rencontré."
Deux journées d'hiver suffisent à Giono pour rédiger L'homme qui plantait des arbres.
Le livre est publié aux USA en 1954, il ne sera lu en France qu'en 1974.
Leçon d'Elzéard Bouffier : Chacun, seul, à son niveau, peut toujours quelque chose pour la nature.

 

Giono et Manosque

a) l’antre de l’écrivain : le voyageur immobile

« Hasard ou fatalité ont fait naître Giono à Manosque. Il y a vécu toute sa vie. Il y est mort. Il ne fut jamais manosquin. Pas plus d’ailleurs que provençal…
… Manosque des plateaux est une fantasmagorie de poète, qui pourrait refléter cent autres lieux. »
Maurice Chevaly (Giono à Manosque)

Giono ne quitte pas Manosque. Dans son bureau, cet antre secret que décrit si bien Pierre Magnan ( Pour saluer Giono ) : « il baigne dans la matière de ses livres.
… de la matière à création. il suffisait pour les transmuter de les détourner de leur mouvement propre par le mouvement plus subtil de l’écriture. »

C’était un soir de mars, plein de cris et d’aigreurs, de lambeaux noirs et d’une bise qui pénétrait partout.

Cet homme qui prétendait détester la mer en parlait comme un amant parle de sa vieille maîtresse. En 1940, il termine Melville. Il vivait, son bureau transformé en capharnaüm, comme sur une goëlette, entouré d’instruments nautiques scintillants de tout leur cuivre patiné par d’innombrables corvées d’astiquage.

Il me suffisait de m’asseoir, le dos contre le tronc d’un pin, de sortir de ma poche ce livre qui déjà clapotait pour sentir se gonfler sous moi et autour la vie multiple des mers. Combien de fois au-dessus de ma tête n’ai-je pas entendu siffler les cordages, la terre s’émouvoir sous mes pieds comme la planche d’une baleinière ; le tronc du pin gémir et se balancer contre mon dos come un mât, lourd de voiles pantelantes.
Pour saluer Melville, 1941

Il n’aime pas la Provence de Pagnol, ni la mer ni le soleil. Et pourtant, voici un de ses plus beaux textes :
La route montait, et brusquement en haut de la côte, un grand pays prit place dans tout le tour de l’horizon. Il semblait qu’on fut en face d’une formidable escadrille de voiliers, et pourtant on tournait le dos à la mer. C’étaient des collines de pierres pures, blanches, hautes, pleines de soleil, taillées en mâts, en vergues, en boulines, en affaissement et en gonflement de voiles, toute une marine de rêve pétrifiée dans le ciel bleu. La flotte de ces montagnes de craie amarrée en un immense demi-cercle tenait tout le pays sous le grondement de leur pavois. Dans le cirque, qui se développait ainsi sous les étraves de rochers, la terre ondulait lentement en noble ordonnance romaine.
Des bois de pins noirs comme la nuit entoisonnaient des terres et coulant dans les vallons bordaient de fourrures sauvages les jardins, les canaux, les villages roses, les couvents, les églises, les temples, les colonnes plantées au milieu des prairies et les routes bleues.
Des aqueducs miroitant comme des vertèbres sèches sortaient des bois, alignaient leurs arches dans des terres couleur de feu, rentraient au noir des arbres, sortaient de l’ombre, enjambaient les maisons, les vergers et les parcs, et s’éloignaient dansla flexion des combes comme la carcasse d’un long reptile.


b) le support de l’écriture : la carte d’état major

c) la manière de Giono : la métaphore

Contre les cyprès, des fermes dorment comme des barques attachées à des piquets bercées par les clapotis légers des labours. Au-delà s’ouvre le pays définitivement enseveli sous l’ombre des dieux. Sur cette haute assise de terre rase abandonnée des sources, des herbes et des hommes, assiégées de nuages, comme sur un radeau perdu dans la mer bleue du ciel, des poètes vivent loin du monde avec leur petite provision de noix et de fromage.

La Provence que je décris est une Provence inventée. C’est un Sud inventé comme est inventé le Sud de Faulkner.

La tragédie, c’est l’homme

Je dis toujours, je suis de partout. Non, dans le vrai fond, je suis de la terre, de celle-là comme Marigrate, lourde de blés, avec des cyprès comme es bastidettes, avec des touffes de chênes-verts, avec de l’herbe roussie de soleil et des ruisseaux vides où coule, à la place de l’eau, le bruit des charrettes, le parfum du thym et le rire des gardeuses de chèvres.

a) L’homme face à la nature : le paysan

Eloge des paysans
Les fermes qu'on rencontre sont sans apparat, ont l'air modeste, mais c'est le royaume d'Epicure. Aucun nabab ne mange nourriture plus noble et plus saine que celle de ces gens. Ils vivent presqu'en économie fermée, ils produisent tout ce qui vient sur leur table. Ils sont savants en art de vivre. Ils font leur bonheur de petits détails très soignés; ce sont des aristocrates jusqu'au bout des ongles. Leurs richesses sont solides et naturelles : elles ne se chiffrent pas en francs. Les troupeaux sont minuscules. Les champs à la mesure humaine sont encore cultivés à la main. Leur situation d'ailleurs, parfois en terrasses, ne permet pas l'utilisation des moyens mécaniques. Tous ces paysans exercent leur métier avec une science qui se transmet et se perfectionne de génération en génération.

C'était une nuit extraordinaire.
Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l'herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d'or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres, et qui soulevaient des mottes luisantes de la nuit.
Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.
"Il fait un clair de toute beauté !", se disait-il.
Il n'avait jamais vu ça.
Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile. Ca n'était pas le vent. C'était tout simplement le ciel qui descendait jusqu'à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts.
Il y avait tant de lumière qu'on voyait le monde dans sa vraie vérité.
L'apparence des choses n'avait plus de cruauté, mais tout racontait une histoire, tout parlait doucement aux sens. La forêt là-bas était couchée dans le tiède des combes comme une grosse pintade aux plumes luisantes.
"Et, se dit Jourdan, j'aimerais bien qu'il me trouve en train de labourer."
Depuis longtemps, il attendait la venue d'un homme. Il ne savait pas qui. Il ne savait pas d'où il viendrait. Il ne savait pas s'il viendrait. Il le désirait seulement. C'est comme ça que parfois les choses se font, et l'espérance humaine est un tel miracle qu'il ne faut pas s'étonner si parfois elle s'allume dans une tête sans savoir ni pourquoi ni comment.
Le tout, c'est qu'après, elle continue à soulever la vie avec ses grandes ailes de velours.
Et puis, la nuit était extraordinaire. Tout pouvait arriver par une nuit pareille.

                                                                           Que ma joie demeure

L’homme en symbiose avec la nature : le berger

Le berger, un homme d'une cinquantaine d'années, sans grande chair, un homme de collines, fait de soleil, de poussières et de feuilles mortes. Le berger, durement assis face à la nuit, s'amusait des doigts sur une grosse flûte à neuf canons. Il y pianotait un petit air en griffant les tuyaux sensibles du bout de l'ongle.
L'initié qui écoute la parole des nuages et lit la grande écriture des étoiles.
De garçon j'étais devenu homme, d'homme j'étais devenu berger.
Le vrai métier du berger, un seul l'enseigne : le ciel.

De Crau à l’Alpe, il n’y a que des rivières sèches, des torrents qui charrient des cigales et des lézards. Les troupeaux montent dans les épines et les brasiers de la poussière ; oui, mais ce flux qi va râpant le sol de son ventre, cette laine, ce bruit monotone et profond, tout cela fait aux bergers des âmes qui ont le mouvement sonore et le poids de la mer.
Aux jours d’été, sur les paliers de la montagne, le berger s’étend dans l’herbe en face du ciel. … Parfois, quand le large est tout bleu, après le passage de la bise, une petite voile blanche travaille encore au plein du vent vers les lointains ports de l’horizon.

C’était une épaisse nuit d’août qui sentait le blé et la sueur de cheval…


Il y avait de par le monde cette nuit-là, un bruit terrible de bêlés de moutons et de cloches de clochers, de craquements de maisons de bois, et des cris de femmes, et un grand ruisseau de colère qui dévalait l’escalier des montagnes.

Le serpent d’étoiles

Bibliographie

Jacques CHABOT, La provence de Giono, Edisud - 1980
Jean GIONO, Romans et essais (1928-1941), La Pochothèque – 1992
Jean GIONO, Provence, Gallimard – 1993
Jean GIONO, le Hussard sur le toit - 1951
Pierre MAGNAN, Pour saluer Giono, Folio – 1990
Jacques et René MANNENT, Sur les terres de Giono, Direct Editions
Pierre CITRON, Giono (1895-1970), Seuil – 1990
Maurice CHEVALY, Giono à Manosque, Le temps parallèle éditions – 1986

D. Le Brun et J.C. Pratt, En Haute-Provence avec Giono, Didier Richard - 1995

Filmographie

Jofroi (Marcel Pagnol - 1934)
Angèle (Marcel Pagnol – 1934)
Regain (Marcel Pagnol – 1937)
Solitude (Jean Giono - 1937)
La femme du boulanger (Marcel Pagnol - 1938)
L’eau vive (Jean Giono – 1958)
Un roi sans divertissement (Jean Giono – 1963)
Les grands chemins (Christian Marquand – 1963)
Le chant du monde (Marcel Camus – 1965)
Jean le Bleu (Hélène Martin – 1979)
Colline (Lazare Iglesis – 1980)
Les cavaliers de l’orage (Gérard Vergez – 1984)
L’homme qui plantait des arbres (Frédéric Bach – 1987)
Ennemonde ( Claude Santelli – 1990)
Le Hussard sur le toit (Jean-Paul Rappenaud – 1995)
Les âmes fortes (Raoul Ruiz – 2001)


 
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