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Mario Rigoni Stern


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Vie de Mario Rigoni Stern
oeuvre de Mario Rigoni Stern
Mort de Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern

Mario Rigoni Stern est né en 1921 à Asiago.

Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains italiens contemporains.
Mario Rigoni Stern a été un témoin privilégié de la seconde guerre mondiale, guerre dans laquelle il fut engagé en tant que chasseur alpin. Cette expérience traverse toute l’œuvre de Mario Rigoni Stern.

"La montagne unit les hommes et ne les divise pas, les cols leur servent à se rencontrer et non à se faire la guerre."


Sites web

Les peintres et la guerre : la couleurs des larmes
L'adieu à Mario Rigoni Stern
Telerama
Librairie des signes

 
 

A Rome, 18 avril 2006
 

photographie de Fulvio Roiter

Mario Rigoni Stern, écrivain, skieur et rescapé de l'enfer

Le vieil homme est heureux. Il scrute le ciel laiteux qui enlace le haut plateau où se niche Asiago, son village. Il sourit, un rien espiègle : « Peut-être cette nuit. » Mario Rigoni Stern attend la première neige, celle de novembre qu'il nomme brüskalan (celle de mars, la neige des hirondelles, il l'appelle swalbalasneea !) Il l'a dans la peau, la désire comme un enfant, comme un amant. Et tant pis si cet homme-là a bientôt 80 ans : il chaussera ses skis, glissera seul sur les rondeurs des montagnes de Vénétie, tout au nord de l'Italie, s'imprégnera de leur silence, parlera aux arbres, admirera la grâce d'une biche.

Surtout, il laissera sa mémoire vagabonder, ses souvenirs revenir par bribes parfois insignifiantes - une parole, un regard - et conviera ses compagnons d'autrefois - un berger, un soldat, une belle fille - à lui tenir compagnie, juste là, dans un coin de sa tête, le temps d'une glisse. Ces gens-là, des petites gens, peuplent l'oeuvre de Mario Rigoni Stern. Le skieur de fond sillonne l'Histoire, l'officielle, mais trace les sillons où vont éclore les bouts de vie des siens. On les retrouve dans deux de ses recueils de récits aujourd'hui publiés par la Fosse aux ours (lire p. 82), En guerre et Sentiers dans la neige, cette neige où sont enfouis ses souvenirs. Et sa jeunesse.

Rigoni Stern, ce bel homme, a l'hiver dans le sang. La guerre coule dans ses veines d'écrivain. Elle est l'héroïne de sa quinzaine d'ouvrages, depuis le premier paru en Italie, en 1953, Le Sergent dans la neige, quelque chose comme un million d'exemplaires. Elle est sa compagne, sa muse de tous les matins. Ecrire est une manie contractée alors qu'il était écolier. Il raconte cela avec une gourmandise intacte : « Je notais tout, un jeu, une balade, une rencontre. Je dévorais tout aussi, des livres d'aventures, Conrad, Stevenson, Verne ! » Le gamin grandit parmi les fantômes : son village est un immense cimetière où gisent 28 000 Autrichiens et 30 000 Italiens, balayés par la Première Guerre mondiale. Ses jeux d'enfant : dénicher dans les entrailles de la terre, les échancrures des rochers, des cartouches, des éclats d'obus. Parfois, le butin, c'est une dépouille de soldat. Une vieille femme lui conseillera de « le laisser là-bas au milieu des fleurs et des pins, plutôt que de l'enfermer dans une boîte en zinc. Désormais, personne ne peut savoir qui il était ni d'où il venait. »

A 14 ans, Mario quitte l'école, travaille avec ses parents. Lui qui est né une paire de skis aux pieds rêve de devenir guide de montagne. Un jour de novembre 1938 - à 17 ans pile, un gosse ! - il s'engage à l'Ecole militaire d'alpinisme d'Aoste. Quelques mois après, c'est la guerre. Encore. Sa tendre neige va devenir champ de bataille mais aussi champ d'exploration littéraire. Le petit soldat emporte dans son barda deux livres, un Dante « toujours », une anthologie de poésie « très bien imprimée », un carnet et un crayon. Et il consigne. Son quotidien, celui de ses camarades. Sans rien comprendre à cette guerre, et sans haine, il est de tous les fronts : français, albanais, russe (au côté des Allemands, alliés de l'Italie). Après l'armistice du 8 septembre 1943, il est capturé par les mêmes Alle-mands - l'Histoire est ironique ! -, envoyé dans un camp (un lager) en Lituanie, où il se lie avec des prisonniers russes, ceux-là mêmes qu'il avait combattus. Puis s'évade, s'en retourne chez lui. A pied... Il touche Asiago, ruines et misères, en avril 1945. Il travaille - bûcheron, ouvrier dans une tannerie, puis employé au cadastre de son village où il officiera jusqu'en 1969. Et il écrit.

Sentiers sous la neige raconte ce long chemin vers le foyer. Là, Mario Rigoni Stern abandonne le « je » si coutumier, « par pudeur » confie-t-il doucement. Ou est-ce pour tenir plus à distance la douleur de ce temps-là ? Ses phrases sont déchirement, espoir : « Il regardait ses pieds, qui pas à pas le rapprochaient de sa maison. En Russie aussi il regardait ses pieds en marchant dans la steppe ; aussi en Albanie, en Pologne, en Allemagne. Même les pas qui l'avaient éloigné étaient des pas pour revenir. » D'autres textes disent l'absurdité des frontières, « tout un "ramloch", c'est-à-dire une grande confusion, comme celle que font les corbeaux autour de leur nid ! » ; disent le froid, la faim, l'épuisement, la crasse, les poux, la barbarie, la peur « qui se tortille comme un serpent », mais disent aussi l'odeur d'un arbre, le chant d'un merle amoureux, les rêves de polenta, de spaghettis à la tomate. Et l'amitié, celle qui se vit, même après la mort.

Ainsi, avec Primo Levi (1919-1987), scientifique, résistant, écrivain, qui revint de camps de la mort pour témoigner (Si c'est un homme, 1947). Lors d'une interview, Primo Levi confie qu'il aimerait passer un Noël dans la paix, se verrait bien à Asiago, devant un feu de cheminée, à laisser passer le temps en compagnie d'un auteur qu'il n'a pourtant jamais rencontré mais qu'il a lu, Mario Rigoni Stern.
Lequel lit l'article, et l'invite. Dès lors, les deux rescapés vont lier une relation toute de partage et de réserve. Dans Hier matin à skis avec Primo Levi, petit bijou de narration surréaliste, Mario, du fond de son âme, convoque l'ami Primo, invente pour lui une promenade : « J'aime partir avec mes souvenirs sur les sentiers ; j'observe, aussi, j'écoute. Mais c'est quand des amis se joignent à moi que je rêve et réfléchis le plus. » Mario et Primo, tous les deux à skis, comparant le fart, admirant les traces de renard, se remémorant des instants de guerre, blaguant aussi, soufflant dans l'air des questions qu'ils savent sans réponse : « Pourquoi suis-je resté vivant ? Par mon propre mérite ? Ou par quelle faute ? »

La mort, le troufion Rigoni Stern la croise dans le regard blanc des garçons de son âge. Dans le second recueil, En guerre, il donne à sentir, jamais à voir, l'horreur des campagnes de France et d'Albanie (1940-1941). Son innocence d'adolescent explose : « Debout, au mil
ieu des obus qui éclataient et que je n'entendais pas, je demeurais immobile à fixer ce corps sans vie qui courait avec moi quelques instants auparavant. Je ne le connaissais pas, mais j'étais stupéfait ; il me semblait impossible que l'on pût mourir ainsi, dans l'herbe, au printemps. » Il y a quelque chose de Rimbaud dans les mots de Mario Rigoni Stern. Quelque chose de rebelle, quand il s'en prend aux marraines de guerre qui tricotent inlassablement des trucs impossibles : « Les passe-montagnes sont comme des tuyaux de poêle où la tête ne peut passer : nous nous en servons comme de chaussettes. Les chaussettes ont des pieds démesurés de sorte que, en pratiquant une fente en biais, on peut les transformer en passe-montagnes. » Et puis cette autre chose encore, terrifiante, sardonique, l'image d'un camarade de tranchée, lisant la carte de Noël et les bons voeux signés du Duce : « Il la déchira, et avec le plus grand sérieux, il mit les morceaux dans sa gamelle et les mangea. »

Le caporal, qui gagna ses galons de sergent mais refusa une carrière militaire, est au fond un antimilitariste, un humaniste. Des mots qu'il réfute tant ils sont galvaudés. Par la grâce de son écriture, déconcertante de simplicité, tendre, drôle, resplendissante, comme des flocons de neige, il restitue à l'Histoire sa dimension humaine. Il n'est pas romancier, ne veut pas l'être. (On sent que la remarque l'agace.) « Je suis un narrateur, une sorte de mémorialiste. Je relate mon expérience et celle des autres. Rien que du vécu. Alors, pourquoi changerais-je le nom des personnages ? D'ailleurs, ce ne sont pas des personnages mais des personnes. Sur la couverture de mes livres, il y a mon nom, mais ce sont les voix de mes camarades qu'il faut entendre. » Autodidacte passionné (Pline l'Ancien est son maître en histoire naturelle), le conteur traque la phrase juste. Ses mains parlent pour lui. Il a ce geste vif de jeter quelque chose : « Je me débarrasse des mots, jusqu'à trouver le bon rythme. »

Mario Rigoni Stern, l'homme des montagnes, libertaire de nature, aime les choses simples de la vie, la polenta, la soupe aux haricots et la grappa, que l'on boit en choeur. Il est pourtant l'un des auteurs les plus renommés d'Italie, les plus couronnés de prix. Trop souvent, des lecteurs en vacances frappent à sa porte, espérant une signature, un brin de causette ou, mieux, une visite guidée des environs. Mario Rigoni Stern avoue préférer rester solitaire sur ses sentiers. Alors, promeneurs, si par les chemins d'Asiago, vous croisez un vieil homme seul, faites silence. Il est sans doute en grande conversation avec l'un des siens, un berger, un petit soldat, Primo Levi, ou une jolie fille...

Publié dans Télérama n° 2656 du 09 décembre 2000

Les livres

Saisons
Les Saisons a été publié l’an dernier en Italie, peu avant la mort de Mario Rigoni Stern, cet immense écrivain italien qui aura marqué le XXe siècle par son regard lucide sur la guerre, et l’attachement organique qu’il entretenait avec la nature. Dans un même élan que les textes précédents, Les Saisons est l’ultime recueil de texte de Mario Rigoni Stern.

Arbres en liberté
LES ARBRES de Mario Rigoni Stern ont la même beauté austère que les personnages de ses livres. Il n’en parle pas seulement comme un botaniste nourri de culture classique qui connaît toutes les vertus des arbres et de leurs fruits : il accroche aussi à leurs branches comme les boules d’un sapin de Noël, souvenirs d’enfance et de guerre, histoire de cet Altipiano au climat rude dont il est originaire.

Requiem pour un alpiniste
Traduit de l’italien par Marie-Hélène Angelini. Réquiem pour un alpiniste rassemble des textes écrits par Mario Rigoni Stern dans la presse italienne, textes dans lesquels il relate son engagement en tant que chasseur alpin au cours de la seconde guerre mondiale.

Sentiers sous la neige
« On trouve rarement pareille cohérence entre l’homme qui vit et l’homme qui écrit, pareille densité d’écriture. » Primo Levi « LÀ-HAUT, la montagne est silencieuse et déserte. La neige qui est tombée en abondance ces jours-ci a effacé les sentiers des bergers, les aires des charbonniers, les tranchées de la Grande Guerre et les aventures des chasseurs. Et c’est sous cette neige que vivent mes souvenirs. »

Le poète secret
traduit de l’italien par Louise Boudonnat « Le petit caporal avait pris le commandement des quelques rescapés et Barbasecca le suivait avec son fusil-mitrailleur. Ils parvinrent ainsi au dernier combat. “Allons-y”, dit le petit caporal, ce matin-là. Et il tomba lui aussi. Quatre ans plus tard sa famille reçut un communiqué : “... est porté disparu en date du 26 janvier 1943”

La dernière partie de cartes
« JE N’ÉTAIS RIEN qu’un homme qui, parmi, des millions d’autres hommes, combattait très loin de chez lui dans la guerre la plus horrible que les étoiles aient vu depuis q’elles existent. Je sentais seulement ma grande responsabilité envers les camarades que le destin m’avait amené à conduire ; je sentais que mon corps étaient solide, qu’en Italie j’étais aimé et attendu.

Le vin de la vie
Mario Rigoni Stern, né en 1921 à Asiago, est un des plus grands écrivains italiens contemporains. « LIRE MARIO RIGONI STERN, c’est s’abreuver à la beauté, à la fraternité, se nourrir de mots doux et loyaux, de ceux qui susurrent le raffut du monde en empruntant les chemins de la poésie. » Martine Laval, Télérama. « Mario Rigoni Stern a son cercle de fidèles. Et ce cercle grandit. »

En attendant l’aube
« IL AVAIT RECOMMENCÉ à neiger ; la chienne s’était endormie contre mes jambes ; mes vêtements étaient presque secs et il y avait là un bon silence. La chaleur du feu, l’amitié d’Albino que je sentais, le lièvre que j’avais dans mon sac, les trois gorgées de marc donnaient un bon goût à la vie. » Mario Rigoni Stern, né en 1921 à Asiago, est un des plus grands écrivains italiens contemporains.

Hommes, bois, abeilles
« IL MARCHA PENDANT deux heures et tout était comme jadis parce que les souvenirs étaient vivants en lui : une pierre, un vieil arbre, la ligne d’un mont, une clairière, le bruissement d’un vol, un sentier, un parc à moutons, un buisson.Tout avaitune histoire et une vie pour lui. »

En guerre
Ouvrage indisponible À LA GUERRE, remarque Mario Rigoni Stern, on peut mourir à vingt ans, en une seconde, sur l’herbe, en plein printemps. Aucune polémique, aucun pathos, aucun héros dans le récit de cette guerre qui emmena Mario Rigoni Stern en France et en Albanie de 1940 à 1941, rien que la réalité. Tourmenté par les souvenirs et par les poux, Rigoni Stern traverse cette épreuve en moraliste pacifique. « Pour la plupart d’entre nous commença la fin de tout. »

Le livre des animaux
CHIENS, LIÈVRES, coqs de bruyère, abeilles et hiboux... les animaux qui peuplent les livres de Mario Rigoni Stern sont ici regroupés dans un ouvrage en leur honneur. S’ils sont parfois des compagnons de l’homme, ce sont surtout des êtres doués de raison et de sensibilité, de noblesse même. Tels sont Alba et Franco, les deux inséparables chiens de chasse ou l’ânesse Giorgia qui pleure de grosses larmes sur sa jeunesse enfuie.

La mort de Mario Rigoni Stern

Son œuvre entremêle deux inspirations, l'une bucolique, l'autre guerrière.

C'est un des derniers géants de l'écriture qui vient de disparaître, une sorte de statue du commandeur des lettres italiennes. On l'a comparé à Primo Levi et à Curzio Malaparte. Mario Rigoni Stern vient de mourir à Assiago, le village où il était né, dans le nord de l'Italie, il y a quatre-vingt-six ans, et qu'il n'avait quitté qu'à cause de la guerre. Ce Vénitien d'ascendance autrichienne fut en effet emporté dans le tourbillon de la Seconde Guerre mondiale. Il a combattu en France, en Grèce, en Albanie et en Russie. Il a connu le froid et la faim, le chagrin et la pitié. Puis il y eut la chute de Mussolini en juillet 1943 et la signature de l'armistice. Prisonniers des Allemands, Rigoni Stern et ses compatriotes furent détenus jusqu'au printemps 1945 dans un camp de Prusse-Orientale, mêlés à leurs adversaires russes de la veille, expérience de l'absurdité de la guerre relatée dans En attendant l'aube (publié en France aux Éditions de La Fosse aux ours).

Le sens de l'épopée

Son œuvre, son grand âge, son expérience avaient conféré à Mario Rigoni Stern une stature à part dans la littérature européenne. Proche du mythe. Il faut dire que l'écrivain possédait à la fois le sens de l'épopée et l'art de célébrer avec des mots simples la nature. Dans ses livres, il mêlait la botanique, l'histoire, les souvenirs, aussi à l'aise pour parler des abeilles que pour évoquer sans pédanterie ses lectures. Ce montagnard, qui ne fréquentait aucun salon littéraire, était un fou de littérature : « Aujourd'hui, il y a tellement de livres que je voudrais lire ou relire. Mais je crois que ma vie s'achèvera bien avant que j'aie étanché ma soif : les classiques grecs et latins, des ouvrages d'histoire de l'Antiquité à nos jours. Je relirai mes poètes préférés : Dante, Leopardi ; éventuellement encore Proust et Tchekhov ; puis les Récits de la Kolyma de Chalamov… »

En septembre 2001, l'écrivain était de retour au col du Petit-Saint-Bernard, soixante et un ans après l'attaque italienne de juin 1940. Touché par l'accueil des Savoyards, Mario Rigoni Stern l'écrivain leur exprima alors son émotion : « La montagne unit les hommes et ne les divise pas, les cols leur servent à se rencontrer et non à se faire la guerre. »

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