L'audace et la clairvoyance d'un choix politique
En 1987, le Conseil de l’Europe a montré une belle audace en choisissant les "chemins de Compostelle" comme premier Itinéraire Culturel Européen. Au-delà de la construction économique, il voulait retrouver les bases d'une identité commune à tous ces pays aux nationalismes exacerbés. Il fallait trouver comment unir des pays aussi différents que la Norvège et l’Italie, ou des pays récemment réconciliés comme la France et l’Allemagne. Mais de là à penser à la promotion d’un itinéraire conduisant à un sanctuaire catholique ! Car il s’agissait bien de rappeler aux Européens l'importance de la "mémoire collective" rattachée à Compostelle où est vénéré un tombeau d’un compagnon du Christ, l’apôtre saint Jacques.
De nombreux papes ont affirmé que des foules venues de toute l’Europe s’y étaient rendues depuis des siècles, tout en mêlant leurs cultures respectives. Mais comment les Protestants allemands pouvaient-ils accepter une telle proposition ? Comment les laïcs français allaient-ils l’interpréter, eux qui avaient œuvré à la séparation de l’Eglise et de l’Etat ? Comment les Pays-Bas n’allaient-ils pas se ressouvenir de la domination espagnole ? Comment des esprits cartésiens de partout allaient-il cautionner des manifestations pèlerines qu’ils pensaient réservées à des naïfs en quête de miracles, exploités par un mercantilisme habile ?
En fait, les bases étaient jetées dès les années 1960 par quelques intellectuels, dont le plus connu en France est resté René de La Coste-Messelière. Cette idée ingénieuse avait déjà fait ses preuves. Elle avait germé dès la fin de la guerre civile en Espagne.
Compostelle était un lieu possible de réconciliation des frères ennemis. Dès 1938, quelques pèlerinages avaient servi à rapprocher l’Espagne et la France catholique. Le tourisme automobile, les "congés payés", l’attrait du soleil, avaient préparé la voie. Le souvenir des rassemblements autour de lieux sacrés et des grandes migrations des peuples du Nord vers les pays du Soleil avait surgi de la mémoire collective. Fascination de la Lumière. Le goût du bucolique s’en était mêlé, des randonneurs avaient ensuite commencé d’emprunter des chemins au départ du Puy dans les années 1970 où étaient apparues les premières descriptions d'itinéraires pour les marcheurs. Peu à peu, discrètement, des Européens s'étaient mis en marche … et en 1982, le pape Jean-Paul II, européen de l'Est, était venu lui aussi en pèlerin à Compostelle d’où il lança cet appel :
"... ô vieille Europe je te lance un cri plein d’amour : retrouve-toi toi-même, sois toi-même, découvre tes origines, renouvelle la vigueur de tes racines, revis ces valeurs authentiques qui couvrirent de gloire ton histoire et firent bénéfique ta présence dans les autres continents."
De l´itinéraire symbolique aux chemins balisés
Dans les années 1980, le mot Compostelle n'évoquait rien pour la grande majorité des populations européennes. Même les milieux intellectuels connaissaient mal son histoire. Les travaux antérieurs avaient orienté la recherche historique sur les itinéraires grâce à un manuscrit du XIIe siècle redécouvert au XIXe siècle à Compostelle, intitulé en 1938 le Guide du pèlerin, un document providentiel, l’ancêtre des Guides Bleus !
Ce guide indiquait quatre routes partant de Tours, Vézelay, le Puy et Arles et menant à Compostelle. Quatre "routes historiques" arpentées par des foules de pèlerins : la part de l’Histoire était suffisante. En Espagne, le "CaminoFrances" était l'itinéraire quasiment unique.
Restaient à tracer, au-delà de ces routes franco-espagnoles, des routes européennes. Ce à quoi s’est employé le Conseil de l’Europe avec l'aide d'experts, rejoint en cela quelques années plus tard par l'UNESCO. Proposer des routes, même s’il s'agit pour certains pays seulement d'indications, mais surtout les baliser à outrance est souvent imprudent, car alors le symbole a tendance à s'effacer devant une approche géographique trop rigide. Aussitôt ont surgi des guides touristiques à usage des automobilistes. Les villes s’en sont mêlées, chacune voulant être placée sur le fameux Chemin Historique. On a numéroté les routes, du n°1 au n°9 ! Puis les marcheurs ou les cyclistes ont voulu des sentiers.
Une fièvre a saisi beaucoup de pays européens : mettre en place des pancartes, avec le logotype de l'Europe. C'est certes une reconnaissance de l'idée européenne, mais c'est parfois trop. La saturation guette aujourd'hui, d'autant plus forte que le discours monolithique qui est tenu tout au long de chaque itinéraire s'affadit de proche en proche.
Des concurrences se font de plus en plus dures, chacun voulant profiter du flux des pèlerins. Face au succès, il n'est que temps de travailler à mieux faire connaître la richesse historique du pèlerinage. Le Conseil de l'Europe a en effet toujours souhaité que ces chemins soient aussi ceux de la connaissance et de la recherche de l'authenticité.
La recherche ouvre des perspectives
Dans les années 1990, la recherche a progressé. Ses résultats ont fait comprendre que les "rues Saint-Jacques, Jakobstrasse, via San Giacomo" n’ont pas "mené pendant des siècles à Compostelle". Elles sont les ultimes souvenirs de dévotions locales à saint Jacques qui se marquaient par des rituels, des pèlerinages, des fêtes, des manifestations d’entraide, bref, des structures de sociabilité originales et réutilisables aujourd’hui dans des cadres très divers.
On sait maintenant que tous les hôpitaux Saint-Jacques n'étaient pas réservés aux pèlerins et que tous les pèlerins n'allaient pas à Saint-Jacques de Galice. Leur rôle social est mieux compris et reconnu. On sait aussi que le sanctuaire de Compostelle a nourri l’imaginaire des peuples européens mais qu'il a été moins fréquenté que l’ont cru les premiers chercheurs. Son histoire fut riche de dévotions, de prières autant que d’expéditions guerrières, d’enjeux politiques ou commerciaux, de fêtes et de légendes.
Au XIIe siècle, Compostelle s’est fait connaître en Europe afin d’inciter la chevalerie à venir soutenir l’Espagne dans sa lutte contre les Infidèles, et aider le jeune roi Alphonse VII à sauver son trône face aux prétentions de l’Aragon. Une chronique faussement historique, le Pseudo-Turpin, fait de Charlemagne le premier pèlerin européen et le premier guerrier à avoir apporté son aide.
Les rois de France ont ensuite ensuite utilisé ce texte pour inciter leurs chevaliers à aller guerroyer en Espagne quand ils le souhaitaient. Chemin faisant, s’interpénétraient les cultures.
On sait maintenant que les mentions de foules cheminant vers Compostelle se réfèrent aux foules symboliques des Elus de l’Apocalypse se dirigeant vers une Jérusalem Céleste rendue attrayante par la beauté des récits et l'habileté des responsables de la cathédrale galicienne.
Au Moyen Age, les pèlerins n'étaient pas aussi nombreux que l'ont cru les premiers chercheurs. Mais leur flux a rarement tari malgré les vicissitudes de l'histoire. Ils se sont faits plus nombreux au moment des guerres de Religion, lorsque les catholiques angoissés se sont tournés vers l’Espagne restée indemne d’hérésie. Un point culminant fut atteint au XVIIIe siècle, ainsi qu’en témoigne la richesse de la façade de la cathédrale. Le XIXe siècle et les guerres napoléoniennes ont failli avoir raison du sanctuaire. Aujourd’hui, il participe plus que jamais à la construction de l’Europe.
Toutes ces informations sont empruntées, compilées et remises en forme par nos soins, sans volonté d'appropriation. Elles sont juste restituées sous un autre éclairage, et dans le soucis constant d'une meilleure compréhension du patrimoine culturel et naturel régional. 
|